Chère Madame,
Vous ne deviez pas perdre de temps à vous occuper de moi. Vous dîtes
Que je dois « réinventer le passé » . Je n'y peux rien. Je m'embourbe dans les marécages de mon enfance.
Vous, Madame, vous êtes comme un lierre qui résiste à tout sur un muret de Bretagne. La mort, chère Madame Colette, ne vous intéresse pas.
Moi, je viens d'un pays où l'on a le culte de la mort. Je suis du pays d'Anatole Le Braz.

En ce moment, je vis dans la maison de mes grand parents et je pense aussi beaucoup à mes parents, trop tôt disparus. Ils n'étaient pas prêts de moi, sauf à leur fin quand je les ai soignés.
Je pense beaucoup à la façon dont-ils m'ont casée en pension. Au fait, c'est moi qui l'ai demandé.
Un jour j'ai dit papa je voudrais bien m'instruire.
- Elle a raison cette petite , nous l'oublions complètement
- Mettons là en pension dit maman
Je fus vite placée à bon compte, dans un pensionnat où on prenait aussi les enfants de l'Assistance Publique.
Je sais que vous me croirez difficilement. C'est normal, vous ne pouvez imaginer pareil placement pour la fille d'un député.
Mes parents reçus dans l'aile réservée aux visiteurs de marque furent enchantés.
- Qu'il fait bon de vivre ici dirent ils.
La Directrice, Madame Duveau, acquiesce, me conduit au réfectoire des grandes. Il émane de sa personne une odeur fétide. Les vêtements de cette énorme femme sont imprégnés des reliefs oubliés sous les bancs du réfectoire. Le monstre aime cet espace où il commente les notes obtenues et humilie les pensionnaires mal notées ou indisciplinées.
Vous n'avez pas idée des vexations que j'ai pu endurer dans ce réfectoire pendant trois ans. Le gros hic, c'était le règlement de ma pension Constamment endettés, mes parents - Poulaille en parle même dans son livre !- ne la payaient pas régulièrement. Je suppose que vous avez connu des gens prodigues comme eux. Ah ça… eux qui se disputaient tout le temps, savaient se mettre d'accord pour dépenser des sommes folles pour leurs bonnes oeuvres et ne pas payer leurs dettes. Ils se frottaient même les mains à la seule idée du profit, même le plus dérisoire qu‘ils pourraient faire sur le dos de leurs créanciers.
- Vous, 47, disait la vieille chouette, vous, dont je supporte la présence dans mon établissement, car vous n'ignorez pas que vos parents me doivent 732 fr.75, vous, expliquez moi la preuve par 9.
Pendant trois ans mon seul réconfort fut la messe. Et là je désobéissais sans remords à des parents, libres penseurs, militants pour la confiscation des biens du clergé.
Evidemment, je ne suis pas baptisée. Personne ne le sait. Alors je vais à confesse avec l'abbé Parisse. Depuis que je l'ai croisé dans le couloir du réfectoire, je ne manque pas une occasion de le rencontrer.La première fois, je l'ai vu arriver de loin. Je ne sais pas, sa démarche sans doute, majestueuse, un visage aux traits nobles et fins. Et puis cette voix entendue du bout du couloir. Une voix chaude. Plus près de moi je lui trouve un front bien pâle, en contraste avec des yeux ardents. Je le trouve romantique. Dans mes souvenirs, il ressemble à Anatole Le Braz.

Précision : à l'époque je ne sens pas le parfum d'amour profane, émanant de cette admiration.

Seule compte la recommandation de prier avant de m'endormir . L'Ave et le Pater deviennent alors le prélude de chaque endormissement, sans que mes parents n'en sachent jamais rien.
Même que je récite mes prières quand, papa me sort de « boîte » pour collationner des documents sur « la vérité et la raison », un livre où, à chaque page, les prêtres sont attaqués. Je profite des absences de papa pour écrire un autre livre dont je lui attribue la paternité et que j'intitule « Notre âme » .
Vous voyez le travail ! Sachez quand même que je lui ai révélé ce secret au soir de ses derniers jours. |