Proust : Comment pouvez vous imaginer des horreurs pareilles. Des enfants de quinze ans mêlées à de telles aventures. Et la Loi ? Et la police des moeurs ? Et le risque de se faire prendre ? Non, vraiment, ce n'est pas moral, il ferait mieux de se masturber votre Monsieur Bloom...
Joyce : La loi, justement, on y pense dans mon livre . La maquerelle avec ses prunelles de louve allumées fait bien attention pour pas que " les moeurs ils nous poissent "
Proust : Mais Molly, la compagne de Bloom, dans cette débauche, que devient elle ?
Joyce : Tout est dit la dessus dans l'échange entre Madame Breen et Bloom
-Mme Breen : " Attendez un peu la prochaine fois que je vois Molly !"
-Bloom : " Ca l'amuserait de voir... En souvenir du bon vieux temps
Je voulais simplement dire une partie carrée, une
combine mixte de tous nos petits conjugos"
Proust : Et le désir dans tout cela ? Pour aimer une femme, on ne doit pas la posséder immédiatement. La belle personne doit pouvoir dire qu'elle n'est pas libre ce soir . Vos prostituées, comme vos personnages sont toujours disponibles. Impossible de désirer une personne dont on a la certitude qu'elle ne vous échappera pas. Pour désirer il faut craindre le manque. j'ai écrit : " Les femmes un peu difficiles, qu'on ne possède pas tout de suite, dont on ne sait même pas tout de suite qu'on pourra jamais les posséder, sont les seules intéressantes ". Vous savez, ne pas chercher à acquérir trop vite les belles choses est une condition du désir réel et durable, du désir qui rend fascinante la personne qui vous manque.
Joyce : C'est pour cela qu'il vous arrive de poser des lapins ?
Proust : oui, mais pas seulement, tenez, la duchesse de Guermantes possède beaucoup plus de vêtements qu' Albertine, mais Albertine aime davantage ses affaires ; elle passe des heures à rêver de tel manteau qui lui manque, c'est ainsi que le désir de cette parure monte en elle,.Oh! vous savez, je l'ai écrit, il en est ainsi de la valeur accordée au manque,
" comme tout obstacle apporté à une possession " |