Que Proust, énumère à Joyce, ses afflictions physiques, est-il du plus grand intérêt ? Qu'il se plaigne d'une constipation, l'obligeant à prendre tous les quinze jours un laxatif , source de maux d'estomac, intéresse-t-il ce beau monde qui l'entoure ? Pendant qu'il livre à Joyce, ce florilège de coquecigrues, ses yeux glissent sur le chatoiement des étoffes, le bout de ses doigts se pose délicatement et subrepticement sur les manches de ses voisins de chaise, dont il ressent , jusqu'au fond de lui même, la texture mousseuse, soyeuse ou glacée.
Proust aurait pu interroger Joyce sur l'arrivée de Bloom dans Mabbot Street , le quartier des bordels. On imagine leur conversation :
Proust : Pourquoi dans votre livre, que j'ai lu, la vieille maquerelle saisit-elle Bloom par la manche ? Pourquoi frotte-t-elle contre la main de Bloom les soies qui flottent à la verrue de son menton ?
Joyce : c'est pour vendre " dix shillings une virginité. Tout frais tout nouveau, personne n'y a jamais touché. Quinze ans. Y a personne que son vieux dab qu'est soul perdu ". Que cette réponse reprenant intégralement une réplique d'Ulysse ait pu convenir au très moral et conventionnel Proust, n'est pas certain.
|